

🚗 L’Odyssée d’Android Auto ou le Naufrage de la Voix

L’autre jour, j’ai voulu faire le moderne. J’ai branché mon smartphone pour lancer Android Auto sur le tableau de bord. Un clic, un éclair, et voilà mon cockpit transformé en centre de contrôle de la NASA. C’est beau, ça brille, on se sent l’étoffe d’un pilote de ligne alors qu’on va juste chercher le pain ou saluer les ombres de la forêt.
– « Où voulez-vous aller ? » me demande une voix suave, un brin condescendante, celle qui semble savoir mieux que vous où vous habitez.
– « À la clairière de l’Armistice, ma belle ! » Ai-je lancé avec l’assurance du gars qui maîtrise son environnement.
Silence radio. Un petit cercle tourne à l’écran, cherchant la vérité dans les nuages. Puis :
– « Je n’ai pas compris. Voulez-vous acheter des saucisses à Nice ? ».

On rit, au début. On se dit que l’IA a de l’humour. On répète, on articule, on finit par hurler sur son tableau de bord comme un possédé sous le regard médusé des passants.
C’est là que le drame commence. Waze, dans un excès de zèle numérique et une soif de raccourcis improbables, décide que le chemin le plus court pour traverser la forêt de Compiègne passe par un sentier de débardage oublié depuis 1918. Un chemin où même un cerf d’Anatole France hésiterait à poser le sabot de peur de se tordre une cheville.
Le piège se referme : on se retrouve à 110 km/h sur la nationale, les yeux rivés sur une icône bleue qui tournoie frénétiquement parce que le signal GPS joue à cache-cache avec les chênes centenaires. La voix, devenue autoritaire, nous ordonne de faire demi-tour sur l’autoroute, là, maintenant, au mépris des lois de la physique et du code de la route. On devient l’esclave d’une flèche qui ne sait plus où elle habite.
On finit par s’arrêter. Pas par choix, mais par survie nerveuse. Sur le bas-côté. Dans le vrai silence des arbres, là où les ondes ne passent plus. On coupe le cordon ombilical USB dans un geste de libération presque héroïque. On regarde la route. La vraie. Celle qui sent la résine et l’histoire. Celle qu’on prépare la veille, avec une carte ou une mémoire bien entraînée.
C’est ici que je dois vous confier le premier commandement du naufragé numérique : ne jamais, au grand jamais, tenter de négocier une nouvelle destination alors que les roues tournent. Vouloir changer d’avis à 80 km/h, c’est comme demander à un diplomate de réécrire un traité de paix en plein milieu d’une charge de cavalerie. L’application, prise de panique par le calcul de votre trajectoire, finit par vous inventer une destination de substitution. Vous vouliez la Clairière ? Elle vous propose un pressing à trifouillis-les-oies sous prétexte que c’est sur votre axe de dérive.
Retenez la leçon de Jules : l’intelligence artificielle est une bête susceptible qui déteste l’improvisation cinétique. Pour entrer une adresse, on s’arrête, on coupe le moteur, et on discute calmement avec la machine. Le calcul se fera dans la sérénité du repos, sans quoi votre parcours se transformera en une errance absurde où chaque recalcul vous éloigne un peu plus de votre dignité de conducteur.
Parce qu’au fond, l’héritage de nos anciens, ce n’était pas de suivre une flèche pixelisée sur un écran de 7 pouces, c’était de savoir lire le paysage et de savoir, enfin, où l’on allait vraiment.


